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APPEL DU 11 MAI 2011 – Du service de l’Etat républicain et de l’éthique pour un professeur
11 mai 2011, 14:53
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De fortes menaces pèsent actuellement sur la nature du métier d’enseignant. La compétence 1 « Agir en fonctionnaire de l’Etat, de façon éthique et responsable » va, pour la première fois, devenir un critère pour tous les concours d’enseignants. Il y a donc urgence à se mobiliser autour d’une réflexion sur la signification, l’usage et les dérives possibles de cette compétence. C’est à cette fin que le Collectif de l’IUFM de Grenoble a rédigé l’appel ci-dessous, que nous vous invitons à diffuser le plus largement possible. Nous vous proposons également de formuler (via le mail du collectif : collectif.iufmgrenoble@yahoo.fr) toute initiative pour donner une dimension nationale à ces interrogations.

Du service de l’Etat Républicain et de l’éthique pour un professeur

Sans qu’il soit possible de citer pour le moment une affaire officielle et publique, chaque enseignant, désormais, peut évoquer une circonstance professionnelle en laquelle la compétence 1, « Agir en fonctionnaire de l’Etat, de façon éthique et responsable »[1], a été brandie comme un rappel à l’ordre, la stigmatisation d’une faute, la menace d’une sanction pour manquement à un quelconque devoir professionnel.

La mention séparée et intimidante de cette première compétence semble déterminante pour objectiver une conscience professionnelle, jusque là cachée dans l’intériorité de chacun, comme si la conscience était située dorénavant dans l’esprit de l’employé supérieur, comme si le jugement, essentiel à l’exercice du métier de professeur, était devenu l’apanage d’un regard extérieur et institutionnellement hiérarchique. En énumérant une liste hétéroclite de devoirs détachés de l’acte d’enseigner, on juxtapose maximes de savoir-vivre et attentes pressantes d’un chef de service soucieux de l’image extérieure de l’établissement scolaire, c’est-à-dire que l’on définit l’agir professionnel en premier lieu par l’obéissance à la place de la puissance qui lui permet d’être effectif, de faire des choix pertinents.

Un tel usage détourne le sens premier de la compétence en rendant les termes de celle-ci tout à fait problématiques : le service de l’Etat se réduit alors à l’allégeance à un gouvernement éphémère tandis que la responsabilité éthique devient acceptation mécanique d’un ordre rendu arbitraire pour celui qui l’exécute[2].

Ces paradoxes sont porteurs de dangers pratiques que l’histoire politique et administrative de notre pays illustre fort douloureusement.

Nul ne peut entendre en cette évocation historique l’usage d’une rhétorique de propagande facile et offensant la mémoire, faite de rapprochements avec des actions monstrueuses éloignées de notre actualité, car chacun sait maintenant, par le travail des historiens, que c’est un certain rapport à l’Etat qui a rendu possible le fait que précisément la monstruosité ne fut plus un critère de refus et, du coup, qu’elle n’apparut plus comme monstrueuse.

C’est aujourd’hui ce type de rapport à l’Etat qui, loin d’avoir été critiqué par le passé, risque d’être posé comme norme du travail du professeur fonctionnaire !

On doit souligner, aussi, que ces paradoxes sont véhicules de confusions peu acceptables au sein d’une communauté dont la première mission consiste à exercer à la pensée rationnelle : il y a là le germe de contradictions que nous voudrions pointer afin de rassembler le maximum de personnels autour d’une véritable éthique, autour, aussi, d’un véritable service de l’Etat républicain. Il va de soi que cet appel prétend dépasser les divergences syndicales comme les niveaux de travail dans l’école, maternelle ou université.

Servir un Etat, par définition stable, c’est obéir à la volonté générale d’un Peuple, au regard de laquelle les dispositions particulières de tel ou tel gouvernement, de tel ou tel exécutif passager, ne sont au mieux que des moyens pour la concrétiser. Les moyens, quels qu’ils puissent être, ne sont ni admirables ni des fins en eux-mêmes : ils valent ce que valent leurs résultats et il serait contradictoire et, à terme, fort périlleux pour un Etat de droit de vouloir les sacraliser par une obéissance inconditionnelle, les soustrayant ainsi à l’évaluation régulière nécessaire qui, seule, donne son sens et sa place à un instrument.

C’est donc la volonté générale d’émancipation de chacun que, selon la fondation de l’Ecole, les professeurs ont pour mission de servir en instruisant ou, si l’expression  choque par trop la sensibilité des intentions novatrices, en éduquant chaque futur citoyen, quelle que soit son origine sociale ou ethnique. Le service d’un professeur de l’école publique est donc essentiellement celui de la transmission d’une culture réfléchie au plus grand nombre ; universelle en son objet comme en son adresse, elle ne saurait être inféodée à telle ou telle mode pédagogique, pas plus qu’à telle ou telle tendance politique qui, à l’évidence, ne peuvent, sans violence, engager le sort d’une génération nouvelle.

Du côté de l’éthique d’un professeur il faut, avant même toute prise de parti doctrinale, renchérir sur la lettre de l’intitulé de la compétence 1 en précisant qu’elle suppose l’existence d’une responsabilité professorale. Parler d’éthique, c’est requérir du côté de l’enseignant exécutant une capacité de répondre de ses actes, d’en être l’auteur, bref, ce que l’on appelle une conscience professionnelle. On peut  raisonnablement affirmer que celle-ci doit être développée par un travail de formation et de réflexion personnelle, ce que ne peut permettre un simple décret, d’où qu’il émane.

L’éthique d’un professeur peut-elle concerner autre chose que l’acte d’enseigner à des personnes qui ne savent pas encore ce qu’il importe de savoir pour devenir une personne de plein droit, tâche à la charge de personnes dont la maîtrise académique est certifiée et régulièrement contrôlée ? S’il faut parler d’éthique, alors c’est ce dénivelé entre personnes qu’il faut interroger pour qu’il ne donne pas lieu à des abus de pouvoir mais, au contraire, soit à la hauteur de sa promesse d’autonomie conquise par l’élève au terme de sa scolarité. Là encore, c’est à la signification de l’accès au savoir qu’il convient de former les professeurs, mais du point de vue, cette fois, de son importance pour la constitution d’une subjectivité humaine.

La déontologie du métier étant définie par des décrets et circulaires, dont l’application est garantie par la structure et le fonctionnement d’un établissement scolaire, au nom de quoi poser la première compétence comme un devoir particulier, un moyen de sélection dans les concours de recrutement, un critère de titularisation et d’avancement dans la carrière ? Il est impossible à cet égard de ne pas remarquer que l’explicitation officielle de cette compétence instrumentalise délibérément l’évidence immédiate des devoirs d’un métier afin de constituer l’image d’un professeur « aux ordres », toujours potentiellement répréhensible. Quel autre but poursuit-on ainsi, que l’installation pour l’enseignant d’un cadre de crainte, d’une atmosphère de menace, tous deux reconnus officiellement, par l’exemple tragique de certaines entreprises privées, destructeurs du travail commun comme de la vie individuelle des employés ?

Si, par contre, il s’agit, en la déclaration de cette compétence, d’expliciter les dimensions civique et morale de l’enseignement, alors la première compétence doit de toute urgence faire l’objet d’un débat national réunissant les partis politiques, les associations et syndicats de professeurs, les parents d’élèves. Sans une réelle formation pour la définir rigoureusement et pour la soutenir durablement, sa mention ne peut en effet conduire qu’à une soumission irresponsable et, comble du comble, inefficace pour les élèves : obéir à des règlements toujours fluctuants sans être en mesure d’être partie prenante de l’action entreprise c’est faire montre de docilité sans doute, mais en aucun cas être capable d’appréhender de manière réfléchie le bien des élèves et celui de la Nation.

Le collectif de l’IUFM de Grenoble appelle tous les acteurs de l’Education Nationale, y compris ceux amenés à se référer à cette compétence dans le cadre de leur service (formation, évaluation ou encore usage normatif dans le métier), à constituer des Assises Nationales pour que le service de l’Etat comme l’exigence éthique ne soient pas synonymes de servilité stérile et redoutable mais, bien au contraire, de conscience de ce que veut dire enseigner le meilleur à toutes et à tous. Cela, avant qu’il ne soit trop tard.

Grenoble, le 11 mai 2011


[1] Inaugurant la liste des 10 compétences censées aujourd’hui définir le métier de professeur (Bulletin Officiel n°29 du 22/07/2010).

[2] Il convient de rappeler le cadre légal de la Fonction Publique (Art. 28 de la Loi n°83.634 du 13/07/83) : « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l’exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. Il n’est dégagé d’aucune des responsabilités qui lui incombent par la responsabilité propre de ses subordonnés ».

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